Wentworth, l’anti Orange is the new black

Alternative de choix au mastodonte de Netflix, la série australienne Wentworth propose une critique sans filtre des prisons pour femmes…

En 2013, éclate sur la plateforme de streaming légale Netflix une bombe qui emporte avec elle critiques et public sur son passage : Orange is the new black. Très vite, la série devient un modèle en matière de « dramédie », en plus d’être une référence majeure en terme de show sur le milieu carcéral féminin. Pourtant, quelques mois plus tôt, sortait sur les petits écrans australiens une toute autre perle qui n’a rien à lui envier. Wentworth. Le nom ne vous dit probablement rien, si ce n’est celui d’un célèbre acteur qui, heureux hasard, fut révélé par une série basée sur l’évasion de son personnage de prison. Rien de plus normal : le show, bien qu’adulé jusqu’aux États-Unis, vit malheureusement chez nous dans l’ombre de celui de Jenji Kohan. Et n’est, à ce jour, diffusé sur aucune chaîne télévisée ou plateforme de streaming française.

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Wentworth est pourtant loin d’être un OITNB bis. Bien au contraire. La série est un remake libre du soap opera Prisoner, programme phare des eighties qui a bercé toute une génération d’Australiens. On y suivait les aventures de Bea Smith alias « Queen Bea », maîtresse des lieux, faisant régner la loi et la terreur auprès de ses congénères prisonnières mais aussi des matons censés sécuriser les lieux. Wentworth, sorte de préquel, propose de découvrir l’incroyable ascension de cette «badass» au grand cœur.

Bea (Danielle Cormack) se retrouve derrière les barreaux pour tentative d’homicide. Femme battue et soumise, la coiffeuse inoffensive ne voulait que protéger sa fille et elle-même des coups d’un mari colérique et misogyne. Bref, elle arrive en prison presque par hasard, sans y être le moins du monde préparée, et sa dégaine de femme au foyer apeurée attire très vite toutes les convoitises. D’emblée, le spectateur est happé et se prend d’affection pour ce personnage touchant et maladroit. Qui n’a pas d’autre choix que de passer de victime à tortionnaire pour survivre et protéger ses convictions, qui, inexorablement, s’égratignent au fur et à mesure des saisons.

Prison d’Alcatraz façon soap opera

21017776_20130705114409129Contrairement au programme de Netflix, Wentworth n’est pas qu’une concentration de personnages. Non, la véritable force du concurrent australien réside dans son fil conducteur, presque hollywoodien. A chaque saison (4 au compteur), les criminelles, confirmées ou en herbe, se retrouvent face à de nouveaux enjeux, dilemmes personnels et ennemis communs. L’apparition d’une nouvelle directrice de prison totalement aliénée par exemple, qui inclut son lot d’intrigues secondaires conduisant in fine au binge-watching. Il faut dire que le show reprend tous les mécanismes et codes du soap opera. Les scènes fortes sont au ralenti, les dialogues chocs soulevés par des longs moments de silence et les retournements rocambolesques s’enchaînent. Au point de faire passer les cliffhangers de The Walking Dead pour du travail d’amateur.

Les jeux des acteurs sont parfois volontairement forcés et flirtent allégrement avec la caricature. Ainsi, Jacquelines « Jacs » (Kris McQuade), autre prétendante au titre de « top dog » (comprenez la chef des détenues) est délicieusement kitch. Avec son brushing digne de Catherine Deneuve et ses répliques semblant tout droit sorties de Dallas, le spectateur n’imagine pas une seconde de quoi elle est réellement capable. Surtout, sans spoiler, avec une presse à repasser.

Si les interactions verbales entre les personnages sonnent parfois un peu « too much », le système de survie, lui, représente bien le malaise permanent des prisons contemporaines. Le sang coule plus vite que les coups ne partent et l’infirmerie ne désemplit pas, ça jamais. Les prisonnières, prêtes à tout pour défendre leurs peaux, ne manquent pas d’idée. Tandis que certaines optent pour la bonne vieille brosse à dents taillée en arme de poing, d’autres sont équipées de seringues afin de « généreusement » partager leur hépatite C.

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Wentworth est sur ce point un véritable roller-coaster de scènes crues, aux messages parfois insoutenables, nécessaires à l’évolution du récit et de ses personnages. Et c’est sûrement là-dessus que la série se montre la plus réaliste. Les gardiens sont tous ou presque corruptibles. Drogues et viols pullulent en cuisine, dans les douches ou entre deux couloirs sales. Et les amourettes sont souvent bien plus sordides que romantiques. Tous ces thèmes sont explorés sans fard, pudeur ou gêne. Mais toujours avec une grande intelligence. Ne vous attendez donc pas à un remake de Requiem for a Dream ou à des scènes saphiques juste là pour émoustiller le spectateur. C’est au contraire avec élégance et suggestion que Wentworth travaille son sujet et tourmente les captives.

Alors si, vous aussi, êtes quelque peu blasés des lamentations de Piper Chapman et son trafic de culottes usagées avorté, peut-être vous laisserez-vous tenter par cette mordante alternative. Qui, on l’espère, arrivera bientôt en terres hexagonales. Preuve qu’au pays des kangourous aussi, on a le sens du show.

Mélissa Chevreuil