Une vue d’hélicoptère. La forêt vierge, aucun signe d’invasion humaine. La Nature dans ce qu’il y a de plus poétique.
En off, la voix d’une femme (la réalisatrice portugaise Salomé Lamas) demande à un homme comment il s’est retrouvé là. Par quelques mots simples (trois phrases, pas plus), celui-ci lui explique ses péripéties. Puis un cercle blanc, comme la visée télescopique d’un fusil, s’insère à l’image en même temps que le titre Terra Nullius dont la signification nous est ainsi donnée dans le dossier de presse : « lieu de travail du mercenaire, qui est au dessus des gouvernements, des lois, des révolutions, un non-endroit où l’on se rend pour endurer le silence, la panique, la dislocation, mais une terre étrange à laquelle nous appartenons tous ».
La voix off de l’homme explique qu’il va raconter son histoire, son parcours, sans détours, sans chercher à cacher quoique ce soit, le spectateur sera lui-seul celui qui décidera d’y croire ou non.

De quoi parle donc ce film ?
Sous la forme d’un documentaire très personnel, chapitré selon les périodes évoquées, il dresse le portrait de Paulo Figueiredo, un homme qui « tua d’autres hommes mais seulement parce qu’ils étaient mauvais ». Autrement dit un assassin chargé d’éliminer (non par plaisir, cependant) ceux qui contrecarraient le pouvoir en place, ceux qui s’en prenaient à la population innocente, les terroristes (GAL, ETA), les guérilleros cherchant à engendrer une sanguinaire révolution.
Paulo a une étique, cependant : « Ni femme ni enfant, seulement ceux qui le méritent ».
Filmé dans une sorte de « no man’s land », le documentaire prend place dans un cadre neutre (une grande maison abandonnée, un projecteur, une chaise pour Paulo, une toile noire tirée derrière lui et rien de plus). Ainsi se créé un véritable face à face avec le spectateur, tel que l’a voulu la réalisatrice: « Mon film devra jouer avec les mots, être purement formel, se concentrer uniquement sur Paulo, comme s’il n’y avait pas d’échappatoire à ces cinq jours de tournage en compagnie d’un mercenaire. La chaise où il s’assoit peut être à la fois comparée à celle d’un condamné à mort et à celle d’un homme venu recevoir son absolution ».

Ce que nous raconte Paulo fait partie d’une période trouble de l’Histoire, avec tant de ramifications, de noms, de commanditaires (notamment la CIA), au Portugal (durant la guerre coloniale), en Espagne, en France, au Salvador, en Afrique, que c’en devient très vite comme un « marécage jonché de cadavres » (dixit la réalisatrice).
Mais nul besoin d’être un féru de politique pour être passionné par les récits du mercenaire, car c’est bien dans ce qu’il nous explique que le documentaire devient passionnant : le point de vue sans fioritures d’un militaire, appuyé par de nombreux gouvernements, par l’Armée, qui a servi une cause, un pays, une idéologie à laquelle il adhérait sur plusieurs points, mais qui, en raison d’un changement de politique, fut transformé en coupable, dépouillé de tout jusqu’à le mener à la prison.
C’est un vieil homme en colère, trahi, qui se confesse, donc. Pourtant, à aucun moment il n’haussera le ton, à aucun moment le sentira-t-on vindicatif. « Je m’en fous, je peux tout vous dire, j’ai 66 ans, je n’ai plus rien à perdre » souligne-t-il ironiquement, lui qui est devenu, depuis, un sans abri vivant sous le pont d’une autoroute.

C’est d’ailleurs la douceur dans le ton de la voix de Paulo, sa manière de raconter, comme un grand père malicieux à ses petits enfants, qui peut faire froid dans le dos. Et d’ailleurs, romance-t-il ce qu’il a vécu ? Oui et non. Sans doute que oui, mais alors d’une manière tellement sincère qu’elle en est désarmante, un comble !
À tel point que la réalisatrice intervient en voix off, à de rares moments, s’appuyant sur des articles de journaux, non pas pour excuser ou moraliser les propos de Paulo mais plutôt pour prouver que ce qu’il dit a bien eu lieu, qu’il y a des preuves de ses actions (même si Paulo a été condamné à plus d’une trentaine d’années pour quelques crimes alors que le reste des cadavres, il jure les avoir enterrés lui-même…).
Parfois, les visions fugaces du mercenaire nous dérange, même si rien ne nous est montré.
Ainsi se souvient-il avoir traqué des hommes responsables du massacre de villages entiers au Nigéria, des militaires qui, sous prétexte de guérilla héroïque, ont empalé femmes et enfants.
Lui qui avoue ne croire qu’en Dieu mais pas en ses églises, encore moins la sorcellerie, il raconte avoir assisté à des scènes incroyables : alors qu’il devait le tuer, un marabout a, sous ses yeux, éventré un ennemi à distance…
Mais pour tous ces « inconscients », ces sanguinaires sans états d’âme, une seule solution : une balle dans la tête, ce que Paulo a toujours considéré comme un travail. Un travail qui ne l’empêche pas de dormir d’ailleurs, comme il le résume philosophiquement par sa maxime préférée : « aux grands maux les grands remèdes ».
C’est aussi cela, la façon radicale que Paulo a de dire les choses qui fascine et met mal à l’aise : comme cette mission où il se voit caché en haut d’un arbre pendant près de 24 heures, attendant sa victime à qui il laisse temporairement la vie sauve (l’ayant aperçue avec sa épouse et ses petites filles), pour finalement l’abattre une fois qu’il l’a vue sortir seule de son immeuble. Le tout un 24 Décembre, que Paulo s’empresse, après, d’aller fêter comme il se doit.
Bien sûr, notre mercenaire ne sort jamais complètement indemne de tous ces meurtres et, souvent, de retour de mission, avoue être même allé aux Urgences pour un prétexte quelconque, afin de sentir à nouveau l’odeur du sang, de récupérer un reste d’adrénaline en fixant le regard des mourants sur les brancards…
Contraste saisissant entre la bonhommie du vieil homme et ses confessions aux détails saisissants

En voulant chercher un peu plus dans son passé, la réalisatrice nous avoue qu’elle n’a trouvé aucun document officiel, aucun papier, pas une archive administrative ni acte de naissance prouvant l’existence de Paulo.La question se pose alors : mais qui est cet homme ?
Ce film nous en donne une explication tout en laissant comprendre que ce que Paulo nous raconte n’est que la partie visible d’un iceberg, ce qui nous donne encore plus envie de chercher à comprendre cet assassin.
Jordi AVALOS