Si vous avez la chance d’avoir une librairie spécialisée comics US pas trop loin de chez vous, vous pourrez découvrir dès cette semaine le premier numéro de New Suicide Squad dessiné par l’artiste français Philippe Briones. Après avoir longtemps travaillé dans l’animation pour Disney notamment sur Hercule, Tarzan ou encore Atlantide, L’Empire Perdu, le dessinateur retourne à la bande-dessinée et débarque au sein de Marvel au milieu des années 2000 et planche sur les plus populaires des héros de la maison des idées à l’instar de Spider-Man, Iron Man, Captain America, Namor ou plus récemment les X-Men.
Aujourd’hui Philippe Briones s’attaque à la plus dingue des équipes de DC Comics : la Suicide Squad, le temps d’un premier arc de six épisodes à découvrir à partir de ce mois-ci dans le New Suicide Squad #9. L’occasion pour Skript.fr de discuter avec cet artiste de ces anti-héros qui font beaucoup parler d’eux depuis quelques semaines puisque Warner Bros et David Ayer en tournent actuellement une première adaptation pour le cinéma. Des inspirations du dessinateur, à la dynamique de groupe en passant par la critique rapide de la blogosphère ou de la production massive de films de super-héros par Hollywood, Philippe Briones s’est entretenu avec nous pendant près d’une heure…
– Comment êtes-vous rentré dans l’écurie DC Comics ?
Par hasard. Paul Renaud m’a appelé un soir en m’annonçant qu’une éditrice de chez DC Comics cherchait de nouveaux artistes. J’ai rapidement sélectionné quelques dessins et boulots récents comme les X-Men par exemple et envoyé aussitôt un dossier assez complet de ce que je pouvais faire. DC m’a immédiatement rappelé, j’étais d’ailleurs assez surpris par cette vitesse. Ce qui est finalement assez drôle, c’est que l’éditrice n’avait même pas encore eu le temps de me proposer une série que DC a finalement préféré m’offrir une histoire plus complète et costaud. Bob Harras (éditeur en chef chez DC) m’a envoyé un mail en me demandant si j’avais des préférences dans l’univers DC, si je préférais partir sur un run de trois ou six épisodes… J’ai misé, pour l’instant, sur un premier arc de six épisodes et en l’occurrence celui de New Suicide Squad.
– Que connaissiez-vous de cette équipe ?
J’avais lu quelques anciennes histoires des Suicide Squad, en 1986 avec John Byrne. Je me souviens notamment du personnage de Boomerang, et de cette association de vilains qui commençait plutôt bien. Il faut se rappeler que les Suicide Squad est une équipe qui date assez malgré tout. On fait assez souvent référence aux Thunderbolts de Marvel, mais ce concept d’équipe de méchants utilisés par le gouvernent est bel et bien apparu avant notamment avec les Suicide Squad. Concernant mes connaissances en la matière c’était à peu près tout…
– Quelles ont été vos inspirations ? Où avez-vous fait vos recherches ?
J’ai fait beaucoup de recherches. J’ai relu les séries actuelles et récentes, les équipes de DC Comics m’ont envoyé tout ce qui concerne les New Suicide Squad pour m’habituer à dessiner certains personnages, à apprendre leur dynamique et certains de leurs costumes: quelques-uns ne sont pas évidents comme celui de Deadshot. Je ne peux pas bosser avec des rêves en permanence, le personnage existe et est imprégné depuis longtemps dans l’univers DC, il faut savoir le maîtriser pour ensuite s’amuser avec, le réinterpréter graphiquement à ma manière. Il arrive que certains éléments de costumes soient un mystère total pour le dessinateur. Deadshot, pour en revenir à lui, a eu plusieurs interprétations au cours des dernières années, et certains éléments de son costume n’ont pas forcément un sens direct pour le lecteur, et forcément pour l’artiste. Il faut savoir alors s’inspirer, prendre un peu l’un, un peu de l’autre pour construire au fur à mesure son propre personnage tout en ayant une base commune. C’est un peu la même chose pour Black Manta, je suis allé voir ce que les précédents artistes avaient fait de lui. Pour Reverse Flash, je me suis inspiré de ce qui serait presque plus des artwork de jeux-vidéos afin de m’imprégner de différents supports, de différents graphiques.
– A quel moment arrive la « touche Briones » ?
Il y a les ingrédients de la recette, puis arrivent mon propre univers et ma façon de dessiner. Je n’ai pas une manière codifiée de dessiner, ce qui peut parfois être un problème, c’est un saut dans le vide constant. Pour autant rétrospectivement, je me rends bien compte de certaines dynamiques qui restent d’un bouquin à l’autre. Par exemple, j’ai trouvé plusieurs points communs entre Deadshot et Iron Man, il est devenu un peu mon Tony Stark. Le scénario conditionne mon travail, les cadrages, l’approche, ce que je dois raconter, je ne fais pas du graphisme pour faire du graphisme, ou de la belle page pour faire de la belle page: le dessin doit aussi servir l’histoire.

– Comment pourriez-vous décrire les Suicide Squad à un novice du comic-book ou de cette équipe ?
C’est un univers centré sur des vilains, avec des personnages peu lumineux, une psychologie assez sombre. La force de la série réside dans son écriture, et son potentiel comique. Suicide Squad reste une série très fun et drôle à lire. Le tout avec des personnages qui existent et que l’on connaît depuis longtemps ou bien des « dérivés » de super-héros avec lesquels on est familier comme Reverse Flash qui est une version « mauvaise » de Flash. C’est aussi l’occasion de voir des personnages irrévérencieux avec comme attrait premier le côté tête brulée, (d’où le côté « suicide »), ayant pour mission un job assez dur et cruel. Il faut comprendre que le gouvernement n’a pas d’autre choix que d’envoyer des timbrés de ce genre, personne n’enverrait les Avengers par exemple. Ils ont de l’intérêt car ce sont des personnes et des personnages. Ce nouvel arc va d’ailleurs, je pense, être fortement axé sur les personnes, le potentiel côté humain des membres de la Suicide Squad.
Ce qui pourrait amené un lecteur aujourd’hui à découvrir les Suicide Quad, est ce côté fun mais aussi la seconde lecture parce qu’il y a une profondeur qui s’installe. Dans les prochaines histoires, il y a un autre cap qui est franchi, avec un autre type de mission, quelque chose qui se complexifie, le scénariste s’installe bien et développe les choses. Suicide Squad n’est pas une copie des Expendables, bien qu’il y ait un côté très action qui est important. Et après tout, même dans les Expendables le spectateur suit leurs façons d’être. C’est une série très atypique, ce sont des mercenaires, mais dans le même temps détenus par le gouvernement qui les tient en leur proposant de voir leurs peines baisser et peut être un jour pouvoir être libre, en échange de quoi il faudra donner de sa personne sur le terrain de combat.
– Les moments entre les missions, ne sont-ils pas, parfois, plus intéressants ?
Pas vraiment pour eux en tout cas. Chacun est dans sa cellule, comme dans un zoo avec tout un tas d’énergumènes différents dont le gouvernement va salement se servir selon son besoin. C’est tout de même assez cruel. Ce sont des êtres extraordinaire, alors c’est un peu la façon extraordinaires d’utiliser leurs peines, comme certains feraient des travaux d’intérêts généraux, eux ce seront des missions dangereuses. Le reste est un peu pénible pour eux.

– Parlez-nous des personnages… Quels sont vos favoris ?
Boomerang était le personnage qui m’intéressait le moins graphiquement, j’entends au niveau des pouvoirs et de ce qu’il était capable de faire, et finalement ce contraste, ce travail qui consiste à le moderniser un peu, ce visage aussi qui me permet un potentiel d’expressions comiques plus poussé me permet de beaucoup m’amuser avec lui. Et puis Boomerang est souvent en tandem avec Deadshot, ils se cherchent souvent des noises et cela créé une certaine relation de camaraderie vraiment intéressante et de l’humain. Je suis toujours intéressé par amener un peu d’humain dans ces environnements extraordinaires, amener quelque chose qui n’est pas écrit mais qui sera visuel et déclenchera une potentielle empathie.
J’aime beaucoup aussi Manta, que je trouve assez sombre, colossal ( je pense d’ailleurs le dessiner de plus en plus colossal). C’est un personnage plus posé, plus réfléchi que les autres, il n’est pas dans le trip « farfelu » de ses camarades, il tient un peu les rênes comme Deadshot.
– Harley Quinn est aussi un personnage très important et populaire dans la série. Que pensez-vous de cette héroïne ?
Ce qui me dérange dans certaines interprétations d’Harley c’est d’en faire quelqu’un de sale. On peut être fou, loufoque, mais en même temps charmant. J’aime beaucoup la version Arkham Asylum, elle a un côté très sexy mais toujours dingue. C’est un peu la Catwoman de Burton (dans Batman Returns, ndlr). Je préfère la présenter sous cet angle. Le scénario lui ajoutera sans problème la folie dont elle a besoin. Les expressions que je lui suggère, son regard par exemple, lui ajoutent cette donne un peu barrée, elle doit pouvoir être effrayante sans devenir « poisseuse ».

– La force des Suicide Squad réside aussi dans cet éventail de personnalités, de pouvoirs, de dynamiques…
L’équipe est effectivement riche, c’est un véritable luxe pour un artiste. J’étais très heureux lorsque j’ai appris la nouvelle formation de l’équipe, notamment avec l’arrivée de Parasite. Ce qui est intéressant pour un dessinateur de travailler sur du team book, c’est de s’amuser avec toute une panoplie de personnages qui au fur à mesure mettra de côté la morosité et la répétition. Parasite, par exemple, me permet d’exagérer le choses, être dans la démesure, dans le monstrueux, il donne un bon équilibre. C’est un personnage très intéressant qui d’ailleurs a su évoluer au fur à mesure des années, il était assez simple au départ, une sorte de Vision violet, puis est passé sous les traits très « cartoonesques » d’Ed Guiness dans Superman/Batman, mais le personnage était resté encore assez clean. Aujourd’hui c’est une « horreur » couverte de verrues, gigantesque, avec une sorte de carapace… J’aime ces différences de physionomie, c’est assez fascinant de s’imaginer les tailles des héros.
– L’an prochain sortira sur les écrans une première version cinématographique de cette série. Quel est le potentiel de cette adaptation ?
Le fait que ces personnages n’aient pas vocation de devenir des héros, mais qu’ils en deviennent malgré eux est une très bonne piste. Les Avengers sont par exemple déjà de base des héros, mise à part Hulk qui est un cas particulier… Captain America, Thor sont des gens bien propres sur eux qui donnent leurs lignes de conduite tout comme Iron Man à sa façon. Les Suicide Squad sont aussi des personnages qui n’ont rien à perdre, et du coup ils prennent les choses comme elles arrivent et exécutent les ordres et le sale travail, ce qui leur donne un côté très sympathique au final. Leurs personnalités typées sont les ingrédients d’un cocktail très explosif. C’est un peu les Expendables mais puissance 10, certains ont des pouvoirs, des capacités extra ordinaires et puissantes, il ne s’agit pas que d’un film de militaire.
– Le public accrochera t-il au film ?
Oui je pense. Avant tout car ce genre de film a très largement trouvé son succès. Les spectateurs ont toujours apprécié les films d’actions, le côté un peu irrévérencieux de ces méchants qui ne rentrent pas dans les cases. Le comic-book lui-même remporte un certain succès qui n’est pas indéniable. Les lecteurs aiment cet aspect moins lisse qu’aurait un super héros classique. On peut vraiment faire beaucoup de choses avec cette équipe, il y a tellement de potentiel. Je ne sais pas vraiment ce que Warner Bros fera de ce projet, mais ce qui est vraiment audacieux c’est de sortir cette ligue des méchants, avant le film Justice League, c’est une idée intelligente je trouve. Black Manta s’est retrouvé contre Aquaman, Reverse-Flash contre Flash, Harley contre Batman… cela permet aussi de lancer tout un tas de pistes, mais d’un autre point de vue et de tester des choses. Ce serait d’ailleurs intéressant de voir un crossover dans lequel les Suicide Squad viennent à la rescousse de la Justice League. Kick-Ass avait dans un autre genre tenté ce côté plus cru, moins super-héros, avec un certains succès d’ailleurs. Il y a aussi une tournure similaire à celle des Gardiens de la Galaxie, avec une équipe de bras cassés, qui ne prêchent que pour leur paroisse puisque leurs propres intérêts respectifs sont en jeu. Mais c’est un un film qui reste propre, dans une galaxie, Suicide Squad se déroule dans un milieu urbain, dans les bas fonds de Gotham. C’est un moyen différent de découvrir cet univers cinématographique. Je suis assez curieux de voir le film…
– Avez-vous reçu des indications de la part de DC Comics ou Warner Bros, pour justement axer votre trait de manière plus similaire aux futurs looks des personnages dans le film ?
Je ne sais pas trop… je pense que le ton sera assez similaire. Le personnage de Waller prévient les Suicide Squad qu’ils vont devoir se lancer dans un type de mission qui leur est encore inédite, on change les règles. L’écriture du comics est aussi plus cinématographique, nécessite plus de recherche visuelle, avec un coté plus réaliste, même si on reste bel et bien dans l’univers de DC Comics. Notre boulot ne doit pas devenir tributaire de ce média. Un spectateur qui découvre le super héros au cinéma peut paraître surpris en lisant un comics de ne pas retrouver la même chose sur le média papier.
– Warner Bros a dévoilé une première image officielle des acteurs en costumes. Qu’en pensez-vous ?
Je préfère découvrir les images lorsqu’elles sont filmées. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un film, il y a de l’action, du mouvement, les acteurs ne sont pas engagés pour rester figés devant un appareil photo. Personnellement, des photos pour des costumes de film cela ne me parle pas du tout, ce n’est pas une BD. Quand j’avais vu les premières photos d’Avengers: Age of Ultron et notamment Quicksilver, cela ne m’évoquait vraiment pas grand chose, finalement le voir courir en costume dans le film n’est pas la chose qui m’a le plus dérangé. Il faut parfois passer les apparences, il y a autre chose de plus intéressant.
Malgré tout j’aurais quand même préféré voir Parasite que Killer Croc, il possède une palette de pouvoirs plus étendue (il s’adapte à ses adversaires) face à la force assez brutale de Croc. Poison Ivy aurait été chouette aussi.
– Les Suicide Squad ont aussi été adaptés à la télévision dans la série Arrow…
Oui, j’avais même déjà vu la Suicide Squad dans les dessin animé de DC. Je n’ai pas encore regardé la dernière saison d’Arrow, visiblement ils tiennent un certain rôle. J’ai trouvé ça assez passionnant que Warner Bros et DC Comics utilisent à ce point et mettent autant en avant l’équipe. Et d’un autre côté par exemple, le destin de Deadshot dans Arrow est on ne peut plus sombre et direct, alors que le personnage appraît sous un nouveau jour dans le film avec Will Smith et même dans le comics. Mais pour en revenir à Arrow, j’aime plutôt la série, c’est tout de même assez sombre malgré un démarrage assez hésitant. Warner sait faire les séries sur le long terme, en les enrichissant et en les renouvelant, ils ont cette expérience on ne peut pas leur enlever ça. The Flash semble aussi plutôt bien fonctionner avec Arrow, un peu comme un duo Superman/Batman.
– Globalement, que pensez-vous de toutes ces adaptations de comic-book au cinéma ou à la télévision ?
J’ai envie de dire tant mieux. Les gens aujourd’hui ne s’imaginent pas… la plupart des jeunes d’aujourd’hui sont nés avec ces films, tous ces possibles. A l’époque de Strange ou Titans, lorsque j’étais gamin j’aurai rêvé voir les héros que j’aimais adaptés avec une telle qualité sur grand écran. Un film X-Men au cinéma, plus jeune pour moi aurait été phénoménal. Je pleurais à la fin de la projection des Superman, l’histoire se terminait, il fallait revenir à la réalité Ces films ont eu un impact important pour moi. Aujourd’hui, j’ai toujours ce même plaisir à aller voir un film de super-héros. Et même si le long-métrage est moins bon que je ne l’aurais voulu, le plaisir minimum est toujours pour moi garanti.
– Beaucoup de spectateurs ou lecteurs pointent du doigt aujourd’hui la facilité des studios à utiliser ces héros et en profiter trop goulument…
Les gens critiquent trop facilement et systématiquement. Il y a trop de caricatures dans les critiques, on se répète trop facilement les uns derrière les autres, sans aller vérifier, sans véritablement connaître, sans se faire sa propre opinion. Certains disent qu’il y a trop de films de Super-Héros au cinéma, mais combien de films romantiques, combien de films policiers ou d’aventures sortent par an ? Trois, quatre films de super-héros nous sont proposés tous les ans, il s’agit simplement d’un autre genre de films. Celui qui n’aime pas aller voir des longs-métrages adaptés de comics a, je crois, beaucoup d’autres choix. C’est un constat qui ne repose pas sur une réalité, de la même manière qu’il y a quelques années certains affirmaient qu’il y avait trop de dessins animés sur les écrans. C’est aussi un peu comme les suites, parce qu’ on a aimé le premier épisode, on veut voir un copié/collé retranscrit dans le deuxième opus… Le spectateur peut de temps en temps avoir du mal à supporter le changement, alors que parfois il s’agit plus d’un enrichissement qu’autre chose: je pense par exemple aux films Avengers: Age of Ultron a été critiqué par certaines personnes simplement parce qu’il ne ressemblait pas au premier opus… et bien heureusement !
– La liberté des réalisateurs sur ce genre d’adaptation, vous gène t-elle?
Les libertés sont de toute manière obligatoires, ne serait-ce que visuellement. Le réalisateur doit adapter les personnages, ce sont des héros de papiers… et ce qui fonctionne sur une page de comic-book ne supporte pas forcément la mise en réalité, cela devient parfois vraiment ridicule. Spielberg a tenté un Tintin réaliste, qui pour moi rend le personnage très bizarre. Pour autant trahir le personnage me semble plus embêtant: pourquoi modifier la nature d’un personnage alors qu’il était très bien à la base. Le trahir, pour le trahir c’est toujours dommage. Mais les gens ont tendance à oublier que le réalisateur, scénariste ou même producteur n’est pas forcément responsable de ces changements: un blockbuster est l’adéquation d’énormément de personnes, de décideurs et d’argent… C’est une succession de grandes chaînes. Je trouve trop facile d’aller critiquer par exemple un réalisateur qui n’a que trop rarement la main mise sur tous les choix artistiques ou scénaristiques, il ne faut pas exagérer, même si parfois bien entendu on se pose la question du pourquoi et du comment.
– Récemment, le look du nouveau Joker « cinéma » campé par Jared Leto a fait beaucoup de bruits !
Heureusement que ce personnage évolue. Peut-on imaginer encore aujourd’hui dans un film, un personnage en veste violette avec une grosse fleur ? Bien sur ce look allait parfaitement à l’univers de Tim Burton, c’était une évidence. Mais aujourd’hui, le monde a changé, l’actualité montre une société moins drôle et folle, nous sommes devenus plus graves et sombres dans nos approches. Le Joker est tout simplement un reflet de notre société d’aujourd’hui. Il n’a jamais été le « bon pote avec qui on va boire des coups », ni « le clown de service ». Ils ont su moderniser le personnage, comme il a toujours su s’adapter en fonction des époques. Il est à l’air du temps, tout comme dans le comics. Ce qui fait la qualité d’un personnage, c’est sa capacité à être caméléon selon l’air du temps, de se moderniser tout en gardant une même essence commune. Batman a bien changé depuis les années 60 par exemple, Superman aussi, pareil pour Spider–Man, ne parlons pas d’Iron Man qui a vu son armure modifiée avec les différentes avancées technologiques… Ce sont des changements nécessaires. Et puis pour en revenir, je n’aime pas cette nécessité de critiquer en ayant seulement vu une image ou un teaser… dans un sens ou dans un autre. Le procès d’attention avant d’avoir découvert les choses, et même parfois après en ne ciblant que quelques personnes de manière assez gratuite m’énerve. Et c’est un peu pareil dans l’univers du comics, malheureusement les lecteurs critiquent parfois trop rapidement les dessinateurs, mais ne sommes pas les seuls décisionnaires.
– Ressentez-vous une certaine pression à travailler avec ces personnages si populaires ?
Je n’y pense pas… mais là tu m’y fais penser ! (rires) Je fais au mieux. Certains considéreront que je respecte le ton du personnage, d’autre penseront le contraire, c’est le jeu. Je dessine les choses comme j’aime les voir ou comme j’ai envie de les voir. Je n’ai pas un style atypique, mais au contraire assez mainstream qui se fond à peu près bien avec la plupart des personnages. Concernant les critiques par exemple, lire les avis de la presse pour un artiste reste un exercice parfois très douloureux, on ne retiendra toujours que le cruel face aux bonnes critiques, l’humain est ainsi. On a tendance à oublier qu’un artiste est aussi un lecteur, et en tant que lecteur je peux donner un avis, mais jamais je me permettrais de démonter gratuitement un collègue, il y a pour moi une notion de respect derrière tout cela. Qui touts les jours fait correctement et bien son travail ? Personne et dans n’importe quel job ! Nous autres dessinateurs, nous montrons notre « copie « tous les mois, je ne suis pas sûr que tout le monde supporterait bien longtemps voir leur travail exposé au public et jugé. Il faut parfois avoir les reins solides. Internet a bousculé tout cela avec des avis très tranchés, le respect se perd, il y a une différence entre « je n’ai pas aimé » et « c’est nul ».
– Quels sont les héros que vous aimeriez voir prochainement adaptés sur les écrans ?
Hollywood a tout même adapté beaucoup de héros et a puisé dans de grosses franchises. Les Teen Titans ou les New Mutants du côté de chez Marvel… ces deux groupes amèneraient une certaine fraicheur dans le paysage du super héros au cinéma. J’aime les équipes, avec du grand spectacle. Je vois plus les histoires solo pour la télé… parce qu’il faut du temps pour développer l’esprit et la psychologie du personnage. Daredevil, après avoir été adapté au ciné est proposé sous forme de série télé et c’est un excellent exemple, c’était véritablement une très bonne idée. Si le médium de la Tv permet aux spectateurs de découvrir d’autres types de héros, peut-être pas assez suffisamment bankable pour du cinéma mais ayant un vrai intérêt, le petit écran est une belle manière de les exploiter. J’aimerais beaucoup aussi voir Nova au cinéma, intégré à l’équipe des Gardiens de la Galaxie ou même des Avengers. Ne parlons pas du Silver Surfer. J’attends avec impatiente les Inhumans, qui est un univers très riche. Le Submariner pourrait être convaincant… je préfère ce personnage à Aquaman simplement car Namor a plus de relief: il est ni bon, ni gentil, il peut à la fois être au côté et contre les Avengers.
Je suis moins enthousiaste pour Black Panther qui je pense aurait été mieux sous forme de série télévisée, il reste plus urbain, plus au corps à corps avec son ennemi, le voir passer du Wakanda à NewYork pourrait être chouette. Doctor Strange pour le côté magique sera intéressant je crois.
– Les studios doivent-ils aujourd’hui miser sur du nouveau et de la fraicheur côté Super Héros ?
Il faut savoir renouveler, mais je ne me fais pas de soucis: Marvel, par exemple, détient plus de 5000 personnages. Nous avons le temps avoir d’avoir fait le tour.
– Vous avez par le passé travaillé chez Marvel Comics. Comment pourrions-nous comparer cet univers à celui de DC Comics ?
C’est un peu compliqué de répondre à cette question puisque je viens tout juste de commencer New Suicide Squad. Je connaissais beaucoup plus Marvel en arrivant chez eux, simplement car je lisais plus de choses de cette maison étant plus jeune que de DC Comics, même si plus tard j’ai souvent été beaucoup plus porté par les artistes que par les héros dans mes lectures. Ce sont des univers je pense similaires, la différence se joue surtout sur la manière avec laquelle ils sont développés. Il y a une différence d’ambiance, DC, aujourd’hui, est beaucoup plus « super-héros » que Marvel, ils ont conservé ce côté sur-hommes, et défenseurs du monde. Je n’aurais probablement pas dit cela il y a quelques années. Les histoires de Marvel (et du comics) en général m’ont offert de vraies valeurs, m’ont apporté le plus que les adultes ne m’apportaient pas, les comics n’étaient pas du tout violents mais bien au contraire apaisaient et rassuraient. Ce côté iconique du Héros avec Superman, Batman et les autres, je le retrouve aujourd’hui. J’ai aussi l’impression qu’il y a chez Dc, aujourd’hui, beaucoup plus une politique d’auteurs
Interview réalisée le 17 mai 2015 à Nantes.
Merci à Philippe Briones pour son temps et sa bonne humeur et ses quelques magnifiques illustrations.