À la différence de bon nombre de talents, l’Oscarisé Jean Dujardin n’a pas souhaité déserter sa terre natale afin de s’exiler chez nos voisins d’outre-atlantique, bien au contraire l’acteur ne cesse de plancher sur des projets cinématographiques 100% ( ou presque ) made in France. Dernier film en date, La French, un excellent thriller aux fausses allures de Martin Scorsese qui nous raconte l’histoire du jeune magistrat Pierre Michel nommé juge du grand banditisme, fraîchement débarqué de Metz avec femme et enfants pour Marseille en 1975. Il décide alors de s’attaquer à la célèbre et dangereuse French Connection, une organisation mafieuse qui exporte de l’héroïne dans le monde entier. N’écoutant aucune mise en garde, le juge Michel part seul en croisade contre Gaëtan Zampa, LA figure emblématique du milieu et parrain intouchable. Mais il va rapidement comprendre que, pour obtenir des résultats, il doit changer ses méthodes.
Il y a quelques jours, l’équipe de Skript.fr a eu la chance de pouvoir rencontrer le temps d’un interview le réalisateur de ce blockbuster tricolore au confortable mais risqué budget de 26 millions de $, aux côtés des deux têtes d’affiche du long-métrage: Jean Dujardin et Gilles Lellouche.
De l’état actuel du cinéma Français, en passant par la liberté d’acteur, à la mise en scène juste et agréable, Dujardin, Lellouche et Jimenez nous parlent de cette « French Adventure« .
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La comparaison avec le Marseille d’aujourd’hui.
Cédric Jimenez: Ce n’est pas tout à fait la même chose. La situation est différente. Ici je parle de deux hommes, je ne fais pas un film sur l’état de la violence à Marseille. La trajectoire de ces deux personnages est fascinante. Si parallèle existe il n’était pas volontaire.
Les modèles, influences et … comparaisons.
Cédric Jimenez: Forcément dès lors que vous parlez de « face à face » au cinéma, on pense à Heat, au film de Sergio Leone. Beaucoup nous ont tous marqué. Personnellement le cinéma des années 60, 70 comme celui de Verneuil m’a toujours impressionné. Nous avions la volonté de faire un film qui a sa propre identité, nous ne voulions pas copier. Après forcément l’histoire sera comparée. Nous aimons le cinéma, dès lors ces influences peuvent parfois indirectement resurgir. Tous ces metteurs en scène, Coppola, Scorsese, Fiedkin, De Palma, Melville sont de grands cinéastes qui ont véritablement marqué ce genre de film et bien évidement ce désire fort de réalisation vient aussi du fait que j’ai adoré les œuvres de ces réalisateurs. Je connais par cœur ces films, mais je n’ai jamais voulu singer ces œuvres, j’ai fais le film que je voulais voir.
Fidélité contre liberté.
Jean Dujardin: J’écoute beaucoup le réalisateur, il transpirait Marseille, il en parlait de manière intelligente. J’ai eu cette fiche de lecture. J’ai aussi rencontré des magistrats, des policiers qui ont côtoyé le Juge Michel. Et puis par la suite, vous prenez forcément des libertés, vous incarnez un personnage. C’est une adaptation, je tente de me rapprocher de lui. J’ai besoin de l’humaniser, de faire un bout de chemin vers lui tout comme lui doit en faire un vers moi. Je ne raconte pas la vie du juge Michel, je raconte les faits, une histoire, une période c’est cela qui m’intéressait. J’ai aimé l’ironie, le mépris qu’avait cet homme, il était un inventeur, un précurseur de beaucoup de choses: il n’hésitait pas à provoquer, jouer avec les règles des criminels. Il était en quête de vérité, mais il y avait une part d’ombre très forte en lui, d’aller plus loin quitte à oublier et mettre de côté sa famille.

Les années 70.
Jean Dujardin: Pas de téléphone, des cravates en laines, des gitanes, la DS. C’est un plaisir d’acteur aujourd’hui trop rare. Nous avions 14 semaines durant lesquelles nous pouvions tourner dans de vrais endroits, dans de vrais palais de justice. J’ai été élevé à ce cinéma là. Tout cela était plaisant.
Cédric Jimenez: C’était un travail passionnant. Nous étions dans du vrai cinéma, il fallait tout reconstruire, tout rebâtir. C’était long, il y avait beaucoup de préparations, de recherches, de documentations pour aller dans le détail. C’est contraignant, mais on s’y tient. Le film a été tourné en 35mm, à l’air du numérique c’est rare, mais j’aimais cette texture. Pour autant j’ai souhaité que le film se passe dans un temps présent, alors on a souvent opté pour filmer caméra à l’épaule afin d’avoir un effet d’immersion et non de film musée.
Gilles Lelouche: Ce qui est insupportable dans les films mimants les années 70, c’est que la plus part du temps, les décorateurs n’utilisent que des meubles de cette époque. Or à cette période là vous aviez aussi des meubles des années 60, 50, 40, 30. Cédric et son équipe ont réussi a faire quelque chose de très juste, qui ne tombe pas dans les pattes d’elfph, ou des tapisseries oranges. Le décor est réaliste. J’ai retrouvé beaucoup d’éléments de mon enfant, c’était un retour en arrière extraordinaire.

Avec du recul.
Jean Dujardin: J’en retire une certaine fierté pour le cinéma français, avons-le. Je suis heureux qu’on zoom sur ce personnage rare, une sorte de héros contemporain. Sur un point de vue personnel, j’ai eu ce que je demande toujours au cinéma, des émotions fortes, je me suis surpris à être ému, à donner énormément de moi-même pour ce rôle. La notion de partage était importante aussi avec Gilles, j’étais en confiance, il est professionnel.
Gangster, cliché.
Gilles Lelouche: C’est un rôle délicat, constamment sur un fil. J’ai eu la chance de rencontrer la femme de Gaëtan Zampa, ses enfants, ses amis, des flics qu’il avait côtoyé. J’ai toujours entendu de lui qu’il était charmant, un père aimant, avec une hygiène de vie très stricte. Son paradoxe était qu’il fut à la tête d’une grande entreprise criminelle, il avait aussi ces pulsions d’une rare violence. J’ai cherché à travailler le personnage à hauteur d’homme, je ne voulais pas en faire une caricature de mafieux ou de gangster. C’est aussi pour cela que je ne suis pas du tout allez revoir les films de Scorsese, pour ne pas tomber dans le cliché. J’ai privilégié les films de Sautet par exemple pour me remémorer la démarche et la façon de vivre des hommes dans les années 70. J’ai eu la chance de pouvoir jouer ce rôle face à tout un groupe d’acteurs formidables, ceux qui interprètent mes lieutenants, ma garde rapprochée … c’était aussi dans leurs regards que toute la crainte, toute l’envergure, tout le charisme de ce personnage pouvait prendre place. J’ai envisagé Zampa, comme un homme politique et non comme un gangster … si différence il y a véritablement.
Les extrêmes.
Gilles Lelouche: Ce sont deux personnages EXTRA-ordinaires, dans la définition la plus pure et dure du terme. Ils poussent les limites, ils vont toujours plus loin. L’ordinaire les emmerde , le banal les effraye. Ce sont des personnages qui vont très loin. Il y a une similarité forte dans ces personnages. Ce sont deux extrémités parfaites.

Mesrine, accélérateur ou point de départ du projet.
Gilles Lellouche: Pas pour moi, ce n’est pas du tout un polar. C’est un film d’hommes, c’est l’histoire de la loi, de la morale plutôt que du gangstérisme. Aujourd’hui nous sommes en perte d’entité, d’hommes forts, de symboles. Et rien que pour ça le film est radicalement différent d’un Mesrine qui était un film de gangster pur et dur, sanguinaire et violent.
Cédric Jimenez: Le personnage principal est un héros, avec un courage hors-norme, qui a sacrifié sa vie pour une cause collective. peu de personne ont cette qualité, il m’a faciné. Le cinéma doit être ambitieux, nous devons célébrer ce cinéma Français, es années 70 ont été grandes, belles, très porteuse et influente pour bon nombre de grands cinéastes.
Gilles Lellouche: Ce film doit marcher, bien entendu car il a un prix, mais surtout car le cinéma français actuellement patine un petit peu, c’est compliqué. Si celui ci marche, si ceux de nos amis aussi fonctionnent, c’est une bonne chose pour le cinéma Français. Le cinéma américain, spectaculaire, prend aujourd’hui une grosse part dans le box-office, les séries tv s’installent dans les loisirs des gens. Le cinéma Français doit se remettre en question, être innovent, avoir du culot. Pour continuer a faire ce genre de film, La French doit marcher. Il y a des longs-métrages à petits budgets qui sont ici de véritables surprises comme Hypocrate. Mais notre époque change, l’urgence est différente pour les spectateurs privilégient les films à gros spectacles et beaucoup moins les films d’auteurs. Il faut trouver une nouvelle formule, et se soutenir.

EA – Interview réalisée le 14/11/2014 à Nantes