Pour son premier long-métrage, Julien Abraham nous présente la vie d’une cité : La Cité Rose, une des nombreuses villes refermées sur elles-même hors du périphérique. De cette cité nous est présentée la vie des habitants au quotidien, les hauts et les bas, l’espoir et le désespoir. C’est dans cette tranche de vie, celle des banlieues « difficiles » que « Mitraillette » raconte l ‘existence qu’il mène entre école et amours naissants, amis et famille. Pour ce gamin de banlieue élevé par une mère seule, ses modèles d’hommes sont ses cousins Djibril et Isma. Comme la Soleil et la Lune sont opposés, ces derniers sont en tout points différents, mais liés par des racines communes : l’un est étudiant en droit à la Sorbonne, sérieux et ambitieux ; le second est élève absentéiste, magouilleur et guetteur pour les dealers. Vous l’avez compris, c’est au travers du regard de ce petit garçon symbolisant tous les enfants de banlieues de sa génération que l’histoire se déroule.

La Cité Rose est un long-métrage rassemblant un casting assez hétérogène. Aux côtés d’acteurs professionnels incarnant la plupart des personnages principaux comme Djibril ou Narcisse, la plupart des personnages secondaire-voir même principaux- sont des non-professionnels, des gens issus de la Cité Rose même. A l’exemple du personnage principal, « Mitraillette », ils sont originaire des lieux. Ils les connaissent, ils y sont à l’aise.
Le tournage de la Cité Rose est l’exemple de ce qu’on peut appeler « cinéma participatif ». Les familles ont contribué à ce projet, directement ou indirectement… soit en tant que figurants soit en tant que aide à la logistique : cuisine, transport, soutien moral. Un tournage qui rappelle que le cinéma avant d’être un business, est avant tout une aventure partagée.
Parlons alors du jeu d’acteur. Très bien mené, très bien géré par des acteurs non-professionnels comme professionnels. Ce qui est frappant est le jeu naturel, ni surjoué ni sous-joué d’où le réalisme des personnages qui les rend très attachants.
Au départ, Julien Abraham voulait réaliser une série dont ce film devait être le pilote. Mais ce projet n’a pas aboutit par manque de moyens techniques ( à l’exemple de la production France 2 qui tardait). Donc, le film se substitue à la série, mais l’équipe de Julien Abraham n’exclue pas un second volet.
Il le rappelle, ce film n’est pas destiné au départ à être un reportage sur les conditions des cités, mais davantage un alibi pour casser les préjugés véhiculés par les médias. Cependant, le film brosse un portrait du réel, de la condition humaine et de ce fait, à l’exemple des romans de Zola, il est rangé au niveau du reportage. Mais tout en nous montrant que derrière le ciel gris des banlieues difficiles brille le soleil, une grande part est fictive. En parlant de fiction, le réalisateur-scénariste et ses co-scénaristes s’inspirent fortement, avouent-ils, des anciens longs-metrages sur les banlieues, ainsi cites-il comme œuvre de référence la Cité de Dieu ou la Cité des Hommes.

Le tournage n’a pas été difficile. Juste long dans la durée par rapport à la logistique et l’ampleur du travail, car il se situe tout de même au rang du cinéma participatif. Un tournage vivant, très vivant et multi-générationel où toute la cité a contribué.
Une question reste en suspens tout de même. C’est un film tourné sur les garçons en cité. Les filles ne sont pas très présentes. Est-ce parce que les scénaristes sont des hommes et donc ont eu des difficultés à écrire une histoire sur les filles ? Est-ce que parce que, dans la vie quotidienne, les filles ne traînent pas dans les cités ? Est-ce que parce que l’histoire se déroule au travers des yeux d’un petit garçon et non d’une petite fille ?… Il ne faut pas s’alarmer pour autant, mesdames. Ce film n’a rien de sexiste, il est juste tourné vers le milieu des hommes, tout simplement, sans dénigrer le rôle des mères, qui ont de l’importance dans l’histoire.
Encore un film sur les hommes dans les cités ? Julien Abraham avoue avoir un peu effacé le rôle des femmes sans se donner de réelles excuses. La question reste à creuser.
Côté scénaristique, nous restons dans le déjà vu, le déjà servi. Un nouveau film sur les banlieues. Mais le thème n’est pas encore à bout de souffle et le manque d’originalité de ce sujet est nuancé grâce au scénario. L’Histoire est agréable, dure par moment, drôle parfois. C’est un film du genre « tranche de vie » à l’exemple de quelques films connus comme Le Dernier Jour du Reste de Ta Vie, on est plongé dedans, aux moyens d’un scénario qui se tient bien sans fausse note, aux accents de chassé-croisé ( une histoire à plusieurs niveaux, vu par un seul protagoniste sans toutefois être focalisée sur un seul personnage/groupe de personnage). En bref, l’histoire n’est pas placide mais toujours en mouvement. Dans le même registre, nous pouvons constater des côtés inattendus écris par les scénaristes qui nous sortent des sempiternels films de banlieues. Une dernière chose, nous avoue le réalisateur lui-même réside dans le fait que certaines scènes du film ont été réellement vécues par les protagonistes à l’exemple de la scène d’entrée à Roland Garros.

Du côté du montage, nous pouvons constater une fluidité dans la succession des plans. L’enchaînement des plans américains avec les plans d’ensemble et généraux donnent une dynamique au déroulement visuel de l’histoire qui nous est contée.
Toutes les séquences s’emboîtent bien l’une dans l’autre en évitant de véritables mouvements de longueur où le publique risque de décrocher. C’est une mise-en-scène plutôt bien menée surtout lorsqu’on prend en compte que la plupart des acteurs sont inexpérimentés au départ. C’est une bonne réussite de la part de l’équipe de Julien Abraham. Les lieux sont les lieux même de la cité Rose ou d’autres cités semblables. Il n’y a pas essai de tromperie sur la marchandise. Tout est tourné en cité et pas en studio. On n’essaie pas de recréer l’univers d’une cité, on est dans la cité. En somme on est englobés dans l’univers naturel et quotidien des banlieues difficiles sans rajouter ou enlever autre chose qui pourrait enlever la touche d’ordinaire, de réel voulu par la mise-en-scène et que nous suivons de A à Z dans le déroulement de l’histoire.
La photographie ne reste pas non plus en marge. Il n’y a pas de véritable travail esthétique dans le film, il faut l’avouer. Mais est-ce un film dévoué à l’esthétique ? Peut-être que non, afin de garder le côté plus naturel, plus ordinaire et véridique, davantage terre-à-terre. Mais le fait qu’il n’y ait pas de travail esthétique recherché n’empêche pas le fait que l’image est belle et colorée. Nous l’avons dit, même si Julien Abraham n’a pas voulu nous servir au départ un documentaire sur les banlieues, l’œuvre qu’il nous réalise détient ce côté journalistique et influe tant sur la mise-en-scène que sur la photographie : un univers naturel, réel.

Parlons de la Bande Originale. C’est simple : pas de grande musique. Du Rap, du RN’B, du Hip-Hop. En bref, tout ce qui s’écoute au quotidien par les jeunes des cités. Toutefois nous dit l’acteur qui donne la réplique au caïd Narcisse, c’est un cliché.Si les jeunes écoutent ce genre musical en grande partie, les adultes écoutent autre chose. Donc apprêtez-vous à entendre du Soparano côtoyer du Aznavour… Véritable tranche de vie : la musique des jeunes, celle des adultes.
Toutefois, la BO reste en grande partie dirigée vers la musique de rue et l’anecdote que nous livre Julien Abraham est celle d’artistes rappeurs, célébrités du moment ayant contribué à l’élaboration de la musique de ce film après l’avoir vu en exclusivité.
En conclusion, c’est un genre filmique déjà traité mais original par son histoire, par la volonté de son réalisateur de former un cinéma participatif qui manque au cinéma français. C’est un reportage, certes. Il ne peut en être séparé à cause simplement du sujet traité. Mais c’est un reportage qu’on suit de haut en bas. C’est une fiction aux accents de réel, de naturel, de vivant. Une bonne entrée dans le cinéma de long-métrage pour Julien Abraham.
