« La fascination pour Godzilla est probablement issue de cet inconscient hérité de nos lointains ancêtres qui se regroupaient dans des cavernes et craignaient les attaques des animaux sauvages. A notre époque moderne, nous nous sentons bien protégés dans nos immeubles, mais les animaux menaçants de nos cauchemars se sont adaptés à cela et sont devenus plus grands. Nos peurs primales sont restées les mêmes : el les se sont simplement adaptées à l’échelle de nos mégalopoles . Je crois que c’est pour cela que j’ai été tellement marqué par le Godzilla original de 1954 quand je l’ai découvert, enfant. » Gareth Edwards, réalisateur.
- La genèse d’un monstre culte
En 1953, les studios japonais de la Toho remportent le plus grand succès national de l’année avec le film de guerre Les Aigles du Pacifique ( Taiheiyo – no Washi ). Cette fresque spectaculaire réalisée par Ishiro Honda est consacrée aux combattants japonais qui se sont sacrifiés pendant le conflit, et décrit aussi les circonstances de la défaite . L’année suivante, Tomoyuki Tanaka, qui vient de produire le film de guerre Farewell Rabaul ( Saraba Rabauru ) également réalisé par Honda, tente de poursuivre dans cette voie et prépare un long métrage évoquant les conséquences de l’invasion de l’Indonésie par le Japon. Malheureusement, les tensions entre les deux pays sont encore si fortes que les autorités indonésiennes refusent de délivrer des visas aux équipes du studio . Le revers est dur pour Tanaka qui doit abandonner le projet et rentrer au Japon pour en concevoir très vite un autre. C’est en observant la mer pendant le vol de retour entre Jakarta et Tokyo qu’il songe à un incident qui vient de se produire entre les États-Unis et le Japon et qui a suscité une très vive émotion : l’irradiation accidentelle du bateau de pêche japonais « Daigo Fukuryu Maru » (« Dragon chanceux n°5 ») lors des essais thermonucléaires américains réalisés le 1er Mars 1954 sur l’atoll de Bikini (Gareth Edwards a intégré et réinterprété à sa manière cet événement dans la trame de Godzilla version 2014).
Ayant navigué trop près du site de ce test de bombe à hydrogène, les 23 marins, tous victimes d’une sévère contamination radioactive, sont admis dan s deux hôpitaux de Tokyo. La presse japonaise titre alors sur « Le second bombardement atomique sur une population humaine », tant ce drame ravive le traumatisme des bombardements nucléaires américains sur Hiroshima et Nagasaki qui ont eu lieu 9 ans plus tôt, les 6 et 9 août 1945. Les conséquences de ce cauchemar hantent tous les japonais, dans leurs esprits, et pour les moins chanceux d’entre eux, dans leur chair…
Tanaka songe qu’il pourrait être intéressant de s’inspirer à la fois des circonstances de ce drame et de l’intrigue du prochain film d’Eugène Lourié, décrit par un article d’un journal de cinéma. Il est intitulé Le Monstre Des Temps Perdus ( The Beast from 20 000 Fathoms ) et montrera un dinosaure géant « réveillé » par un test nucléaire réalisé dans l’arctique, traversant l’Atlantique pour s’attaquer à New York. Tanaka écrit un traitement de quelques pages pendant le reste du vol : il exploite la même idée, mais le monstre tiré de son long sommeil par un test atomique ravagera cette fois – ci Tokyo. Dès son arrivée, Tanaka le soumet à Iwao Mori, producteur exécutif du studio, qui trouve l’idée excellente. Les deux hommes savent que Eiji Tsuburaya, l’excellent superviseur des effets visuels de la Toho, expert en utilisation de maquettes, sera capable de créer le monstre et les trucages de destructions requis. Le projet « G » (pour géant) est alors lancé. Tsuburaya en profite pour soumettre aussi un traitement qu’il a écrit trois ans plus tôt, dans lequel une pieuvre géante s’attaque à des cargos japonais dans l’océan indien. Pour donner forme à toutes ces idées, Tanaka engage l’auteur de récits à suspense Shigeru Kayama, mais le texte qu’il produit , dans lequel un monstre marin non déterminé s’attaque à des bateaux de pêche, est trop mélodramatique.
Tanaka et Mori décident alors de confier le projet à Ishiro Honda, qui a réalisé avec aisance Les Aigles du Pacifique , pourtant jalonné de séquences d’effets spéciaux complexes décrivant des combats aériens et des bombardements. Honda et son collègue réalisateur et scénariste Takeo Murata entreprennent alors de retravailler le texte de Kayama pour rendre cette histoire improbable aussi crédible que possible. Ils décident d’ancrer le récit dans la réalité géopolitique, sociale et culturelle du Japon de 1954, tout en évoquant à la fois le spectre des raids de bombardements incendiaires de Tokyo pendant la seconde guerre mondiale et les explosions nucléaires ayant détruit Hiroshima et Nagasaki. Le ton du film sera sérieux, et le monstre symbolisera à la fois les ravages de la guerre et ceux de la bombe atomique. Mais il reste à lui trouver un aspect et un nom…
Selon la légende – car aucun document ne l’atteste – le producteur Ichiro Sato aurait raconté à Tanaka qu’un technicien du studio avait la stature d’une baleine (Kujira) et l’allure d’un gorille, et qu’il avait été surnommé « Gojira ». Quelle que soit sa véritable origine, ce surnom circulant sur les plateaux de la Toho est alors adopté par l’équipe, et la production en cours est appelée officiellement Gojira ( Godzilla ). Séduits par un dossier du magazine Life dans lequel étaient reproduites des peintures de dinosaures de Rudolf Zallinger, Tanaka, Honda et Tsuburaya décident de donner à leur créature une allure bipède évoquant à la fois celle d’un tyrannosaure et d’un iguanodon.
- Des effets spéciaux inédits
Fortement impressionné par King Kong , qu’il avait vu lors de sa sortie en 1933, Eiji Tsuburaya envisage un moment de donner vie au monstre du film en utilisant le procédé de l’animation image par image. Mais les scènes de destructions prévues sont si nombreuses qu’elles demanderaient près de sept ans de tournage avec cette technique très lente. Tsuburaya est contraint de procéder différemment. Il engage plusieurs dessinateurs pour cerner le design de Godzilla, puis fait fabriquer un énorme costume de caoutchouc qui sera porté par un acteur. Mais quand elle est terminée, la carcasse du monstre pèse presque 100 kilos. Tsuburaya engage Haruo Nakajima , ceinture noire de judo, pour jouer Godzilla, car il faut avoir une force et une résistance exceptionnelle pour se mouvoir avec un tel costume. Filmé en accéléré, Nakajima bouge avec difficulté , mais réussit à détruire des paysages miniatures composés de bâtiments de plâtre et de balsa, conçus pour se disloquer de manière réaliste. A la projection, grâce à ses mouvements considérablement ralentis, Godzilla semble être une créature immense et massive. Les mouvements de ses yeux et de sa mâchoire sont actionnés à distance par des gaines dans lesquelles coulissent des câbles métalliques, selon le principe des freins de vélo. Grâce à la superbe direction de la photographie en noir et blanc conçue par Masao Tamai et Sadamasa Arikawa , les destructions provoquées par Godzilla prennent une dimension onirique fascinante. Au cours du film, le monstre est décrit par un savant comme un descendant encore vivant d’un tyrannosaure, qui, exposé aux radiations résultant de tests atomiques, a subi une mutation et grandi jusqu’à mesurer plus de 50 mètres. Godzilla, monstre issu de l’atome, en tire ses pouvoirs caractéristiques : le plus spectaculaire est son « souffle radioactif », un puissant rayon incandescent qui brûle et irradie tout ce qu’il touche.
Godzilla remporte un tel succès au Japon que le film est exporté aux USA, et considérablement modifié. Quarante minutes de scènes avec les personnages japonais sont coupées et remplacées par de nouvelles séquences tournées avec Raymond Burr (futur héros en fauteuil roulant de la série L’Homme de Fer / Ironside ) qui incarne Steve Martin, un journaliste américain venu suivre à bonne distance les méfaits de ce titan destructeur. Cette version intitulée Godzilla, King of the Monsters, est présentée en 1956 aux États-Unis et remporte elle aussi un vif succès.
- La naissance d’une nouvelle tradition japonaise : les Kaiju Eiga
La sortie de Godzilla en 1954 suscite un engouement si phénoménal qu’il engendre un nouveau genre cinématographique nippon : les Kaiju Eiga (films de monstres géants). En japonais, Kaiju signifie « bête étrange » et Daikaiju « monstre géant ».
L’incroyable impact du personnage de Godzilla sur le public japonais vient aussi de ce qu’il évoque des traditions ancestrales du pays, à commencer par celle de la religion animiste shinto. Le shinto considère comme divins aussi bien des forces de la nature que des animaux ou des hommes célèbres. Ces divinités s’appellent « kami » en japonais. La plus importante est le soleil qui, entre autres vertus, protège contre les invasions. Les kami inspirent le plus souven t une crainte respectueuse. On trouve parmi eux des montagnes, des animaux comme le tigre, le serpent ou le loup. Il y aurait 800 millions de kami au Japon, dont le surnom est Shinkoku, « le pays des divinités« . Les gigantesques Kaijus, forces destructrices issues de la nature au même titre que les cyclones ou les tremblements de terre, évoquent à leur manière les kami. Mais par son allure et sa capacité de cracher « le feu nucléaire » Godzilla est aussi un dragon, un animal qui dans la mythologie japonaise, n’a pas l’image négative de dévoreur de princesse des légendes occidentales. Dans les familles nippones, on a coutume de raconter aux enfants des histoires de dragons intelligents, sensibles, doués de la parole et bienveillants. Ce sont des porte bonheurs , et dans certaines contes, ils prennent forme humaine pour fonder des familles appartenant à la noblesse. Jadis, les samouraïs ornaient même leurs tenues de dessins de dragons, car ils symbolisaient déjà l’énergie, le pouvoir de lutte contre le mal ainsi que la volonté de protéger les personnes. Pour toutes ces raisons, Godzilla s’inscrit très profondément dans l’inconscient collectif japonais dès sa première apparition. Et ce statut hautement symbolique de la créature a été scrupuleusement respecté dans la version 2014. « Godzilla pourrait être le dernier samouraï, le dernier guerrier d’une époque pass ée, qui continue à arpenter la Terre » explique le réalisateur Gareth Edwards « En dépit du fait qu’il soit un animal, il y a une certaine noblesse en lui. I l a une allure, une posture et un regard qui lui donnent du charisme. C’est à sa manière un Ronin, un samouraï sans maître » .
- Un succès planétaire
Le triomphe de Godzilla au Japon, puis aux USA se confirme dans le reste du monde, pour le plus grand plaisir de la Toho, qui comprend qu’il y a là un potentiel énorme à exploiter. Godzilla meurt à la fin du premier film, mais on le ressuscite l’année suivante dans Le Retour de Godzilla , où il est confronté à Anguirus , sorte de tortue à la carapace hérissée de pointes. Suivront de nombreuses batailles avec des dizaines de monstres géants de plus en plus extravagants, parmi lesquels on peut citer Rodan le ptérodactyle dont les battements d’ailes génèrent des turbulences si fortes qu’elles pulvérisent des immeubles, Mothra la chenille qui transformée en phalène, devient un papillon aussi grand qu’un Boeing 747, ou King Ghidorah le dragon tricéphale.
En suivant cette saga, le public prend parti pour Godzilla et lui pardonne tout. Plus il détruit, plus il saccage, plus il est populaire. Et quand il se bat contre un autre Kaiju, c’est lui, le colossal dragon qui crache le feu nucléaire, que l’on veut voir gagner. Paradoxalement, Godzilla est à la fois une menace, car il reste un animal sauvage imprévisible, et un vrai héros qui protège le Japon des monstres, des extraterrestres, des savants fous et des menaces écologiques. En effet, s achant que les aventures de Godzilla plaisent à un large public et aux jeunes spectateurs, les scénaristes et les réalisateurs japonais choisissent des thèmes importants et incitant à la réflexion comme celui des méfaits de la pollution. Ces sujets ont été régulièrement traités dans les 28 films de Godzilla produits par la Toho depuis 1954, une tradition qui perdure dans la nouvelle vers ion distribuée par Warner Bros. Pictures et Legendary .
« Il était inévitable que nous ayons en tête ces thèmes écologiques quand nous avons travaillé sur les destructions catastrophiques de notre film » explique Gareth Edwards. « Même si l’incident dans la centrale nucléaire que nous montrons dans le film se déroule en 1999 et n’est pas une référence directe à la tragédie et au tsunami de Fukushima, ces visions font désormais partie de notre subconscient commun. D’ailleurs, dans le Godzilla original de 1954, une des scènes qui m’avait frappée le plus est celle où l’on voit des morts suite de la radiation. A l’époque, c’était un moyen d’aborder les évènements de Hiroshima et Nagasaki tout en passant « sous le radar » de la censure. Je trouve que c’est ainsi que naissent les films Fantastiques et de Science – Fiction les plus brillants : ils ne sont pas seulement consacrés à des créatures ou à des aventures imaginaires, mais ils contiennent un double message et abordent des problèmes importants de la vie réelle qui concernent notre vie de tous les jours et le devenir de notre planète. »
- Le retour du « roi des monstres » pour célébrer ses 60 ans de règne
A l’occasion de son grand retour, Godzilla a bénéficié d’un nouveau design respectueux des canons de la saga, et a été animé grâce aux techniques d’effets visuels les plus sophistiquées. « La Toho s’est énormément impliquée dans le processus de création du nouveau design de Godzilla » raconte Gareth Edwards . « Nous voulions rendre hommage aux premiers films de la saga sans reproduire exactement l’aspect du personnage qui était limité par les techniques disponibles dans les années 50 et 60. Nous ne voulions pas non plus pousser la ressemblance esthétique jusqu’au point de représenter la créature en filmant un homme portant un costume de caoutchouc. L’idée était de représenter Godzilla comme s’il existait vraiment, comme s’il s’agissait d’un véritable animal, dont la forme avait été interprétée en 1954 par les artistes de la Toho, esquissée sur un bout de nappe en papier, et avait ensuite servi de base à la construction d’un costume en caoutchouc mousse. Notre postulat est que ce Godzilla de 1954 était l’interprétation d’un animal qui a existé, et que maintenant, nous avons l’occasion de le découvrir pour la première fois tel qu’il est réellement. Nous avons expliqué cette idée à la Toho, et elle leur a plu. »
En revenant avec un aspect modernisé, dans un contexte traité de manière sérieuse et réaliste, Godzilla reprend son rôle symbolique de manière d’autant plus judicieuse que notre époque est toujours marquée par des catastrophes écologiques et climatiques, et par l’aveuglement technologique de l’homme, comme les reportages des journaux télévisés et les articles de la presse nous le montrent presque quotidiennement.
En revenant aux racines dramatiques du Godzilla originel de 1954, Gareth Edwards nous rappelle par le biais d’une grande aventure que la Science – Fiction excelle en transposant les problèmes les plus graves de notre époque au cinéma. Le spectacle titanesque, les destructions apocalyptiques et les personnages émouvants de sa version de Godzilla composent une fresque miroir de notre monde qui divertit tout en incitant à réfléchir, tout comme Tomoyuki Tanaka, Ishiro Honda et Eiji Tsuburaya l’avaient souhaité il y a 60 ans, en inventant un monstre devenu une véritable icône de la culture populaire.
Pascal Pinteau
Source : Eiji Tsuburaya : Master of Monsters by August Ragone